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                                                               Episode 2

 

11.......

J’en profite pour reprendre contact et langue avec ma Jacotte préférée . Les retrouvailles s’amorcent à vingt degrés , mais le thermomètre grimpe et culmine très rapidement . Fin de séquence , elle me regarde dans le brun des yeux , m’avoue qu’ils ont viré au gris , que j’ai maigri outrageusement et que mes élans fléchissent . C’est dur à entendre . Pour toute réponse , je bougonne . Elles veulent toutes ma mort !

En fin de soirée mon œuvre photographique de la semaine atterrit sur mon bureau . Jaja observe , elle grimpe de nouveau sur sa chaise haute , réfléchi un instant , puis se précipite sur la télé et repasse la vidéo .

    - Je m’en doutais , regarde bien .

Elle immobilise l’image et compare . Parmi les acteurs du défilé de mode , figure , l’un des seuls à ne pas s’agiter en arrière plan , le second ciseau du célèbre Von Mastricht . Sa photo le montre aussi pénétrant à l’aide d’une carte à puce , dans l’antre discrète de la secte de Sienne .

    - Tiens , une carte à code , le sésame sans doute des adeptes du Sentier Bitumeux . Bigophone à Polo !

Dans l’inventaire de Lulu , n’y aurait-il pas le même ? La réponse positive du commissariat , déclenche en moi une bouffée d’intime conviction . Du doute je bondis  de plein pied dans la pleine certitude , dans l’affirmation raisonnable du réel . Je suis génial. Ce n’est pas Jacotte qui le dit , c’est moi . Retenez moi , le crapaud qui m’habite va enfler , enfler , jusqu’à l’explosion finale . Ma mythomanie me détruira un jour et Polo piétinera une fois de plus devant la plus merdique énigme de sa carrière . Vous commencez sans doute à connaître en filigrane la complexité de ma perso-nullité. Parler de soi , essayez , ça libère , ça purge l’âme . L’essentiel est de ne pas tricher avec les mots .

Revenons à la carte coupe fil . Polo a sans hésitation consenti à me la prêter , mais sous condition . Il m’incite à la plus méticuleuse prudence .

    - Si tu pénètres dans la secte , tache d’en ressortir vivant . N’oublie pas surtout de me restituer le carton passe porte .

    - Pour te remercier je te refile un tuyau . D’après moi Lulu était un membre très important de cette association de malfaiteurs . Sa vie de clochard drogué faisait une excellente couverture .

    - Eh ! tu me prends pour une courgette farcie , pauvre con ! Je m’en doutais .

12.........

Tu parles ! Quand il lui arrive de penser , si cela tombe en plein jour , quelque part dans la France profonde , il meurt un âne borgne . Une fois de plus , je l’ai remis dans le droit chemin . Polo aussi , chacun sa ruse , me remet sur le droit sentier . Je vais courir me jeter dans la gueule ouverte du loup garou . Par l’entremise de Von Machin , qui en pince pour moi , et a un faible pour mon oreille , je réussis le surlendemain à accrocher son adjoint . Je le félicite pour la collection du premier soir . J’en profite pour venter mes mérites d’agent publicitaire génial . Ma boite à pub fournira le seul caméraman chevronné , digne d’une telle collection , car tout est à  refaire . Présentation courtoise ! Pablo Circoncisio , styliste brésilien , coupeur de robe en quatre , semble apprécier ma dégaine d’ animiste pratiquant . Le symbole éléphantesque de la croyance africaine , pendouille à mon cou . Jaja a encore eu une idée lumineuse .

    - Il va te recruter sans curriculum . Tu peux t’attendre dans les jours qui pointent , à une séance initiatique avec circoncision à la clef , lavage de cerveau , au spasmo-curare hilarant , et baisse sensible et programmée de ton agressive virilité .

    - Quel destin je me prépare . Mais il faut ce qu’il faut . Je foncerai tête baissée dans la fourmilière .

Le jour J , à l’heure H , je me rends à la merci du grand rabbin . Ca se passe dans les sous-sols de la rue Coustou . Quelques gestes onctueux , un regard noir anthracite me plongent illico dans une douce somnolence . Je ne me souviendrai alors de rien . Sous hypnose , affublé d’une robe vaporeuse , transparente et chargée de clochettes je déambule nu hébété et je chante dans un bigomicrophone ma dernière improvisation poétique . Je suis à l’Olympia . Le public se déchaîne à ma vue . Oh, paradisiaque apparence ! Une vraie messe païenne . Je délire . Une sirupeuse mélodie harpée par une charmante jeune fille en string , s’élève , pure vers le ciel de la félicité . Le thème imposé par le jury est *Souvenirs perdus *. Je déclame dans un état second .

Quand je t’ai rencontree………...Tu n’étais pas frivole…….…. Je n’ai pas deviné ……

Que tu étais si folle……... . On s’est aimé trois jours…………. Et tu m’as planté là …

Je te parlais d’ amour …..…..Mais tu n’y croyais pas ………….Et depuis sans espoir…

Pour noyer mon chagrin ………,Je bois matin et soir ……..…Et jusqu’au lendemain …

Je bois, je bois, je bois ………. Je n’ai pas oublié ……….….Et ne sais pas pourquoi…

Tu m’as laissé tomber ….Je ne sais plus si ton sourire… Etait de glace ou malicieux,....

Et j’ai le vague souvenir ...D’un certain défaut de tes yeux ..Je  ne   sais plus si ta tignasse...

Avait la couleur du vin vieux .  Je me souviens de ta vue basse. Et de tes deux genoux cagneux .

13.........

Je me plie en deux , je salue les nombreux adeptes du Temple . Pas d’ applaudissements . Es-ce un rite ? Ai-je donc tant choqué ? Je déraisonne . Puis en un automatisme surprenant , chaque initié avale une pilule rose pale . La clameur immédiate monte , s’amplifie . Un rire fou ronfle , collectif , scandaleux , véhément à souhait , puis s’étrangle dans un gargarisme glouglouteux qui s’étiole enfin . C’est gagné , s’écrie le Gourou .

    - Cher disciple vous êtes dorénavant , des nôtres . Gloire à Yomaha le rédempteur ! Il m’embrasse et me pousse dans la foule impudique . Je disparais pendant quelques jours et ma Jaja s’inquiète . Vendredi matin , à l’heure de la prière , je suis convoqué chez le Sancti-paternel prophète Mélodius , gourou du sanctuaire .

    - Nous avons fait une enquête . Vous êtes détective privé . Nous avons besoin de vous et vous serez payé en dollars . Vous aurez toute liberté pour agir . La seule contrainte demeure le respect de nos rites et coutumes , ceci afin de ne pas défibriller nos fidèles . Vous êtes en possession du coupe fil de notre regretté révérend Lucien Beauregard , dit Lulu dans le milieu de la cloche . Pas de problème pour entrer ou sortir .

La proposition m’ allèche . Me voilà embarqué , dans une sale galère . On m’explique que depuis quelques temps  un illuminé s’acharne à occire sans forme de procès , les plus éminents notables de la secte du Sentier Bitumeux .

    - Vous êtes chargé d’enquêter dans la plus ample discrétion .

    - Ok , Monseigneur , j’agirai en coulisse .

Gourouman reste muet , quant aux propriétés neuroleptiques du spasmo lasure détergent . Ils ne savent pas que je sais .

De retour en ville , je me pointe à l’heure du café au commissariat . Je me glisse dans la salle de briefing . Le Polo magnanime , presque royal , pérore et gesticule pour expliquer à ses subordonnés , devant un superbe diagramme à bulles , les conclusions hâtives de l’enquête en cours .

    - Deux victimes : Lucien Beauregard et Véronique de Boivéreux évoluent bien souvent dans le job de la haute couture .

14........

Arme utilisée : une flèche empoisonnée minuscule expédiée à distance probablement à l’ aide d’une sarbacane de Bornéo . Une des victimes appartient à la secte du sentier que l’on soupçonne de se livrer à un trafic d’armes destinées aux maquis sud-américains .

L’assassin utilise un poison au curare qui paralyse et tue …. Polo me repère .

    - Mon vieux copain Doumè va porter sa maigre contribution à notre diligente enquête .

    - Eh bien ! tu peux rajouter dans ta conférence au sommet que Pablo Circoncisio , le styliste brésilien , adhère à la secte du sentier . En outre Véronique était des leurs depuis plusieurs années . Ils ne le cachaient pas à leurs proches .

    - Comment sais-tu cela ?

    - Von Machefer , pour une bise sur la nuque et dans un grand frisson m’a confessé la chose . La peur de trop parler l’a empêché d’aller plus loin . Ouf !

Rires étouffés dans l’assistance . Je ne lui révèle pas mon appartenance à cette franc-maffioserie qui à première vue paraît inoffensive .

Pour rencarder Polo , je distille le renseignement goutte à goutte . J’avance à pas feutrés , afin de ne pas vexer ce grand exégète de l’investigation policière . Il pensait bien que je visiterais en catimini et en passe muraille , avec la carte d’entrée qu’il me confia , les locaux de la rue Coustou . Je préfère lui mentir , en lui affirmant que je ne suis pas candidat au suicide . Il n’insiste pas .

Les adeptes du Sentier versent une importante cotisation mensuelle , ne subissent pas les exactions psychologiques habituelles des autres sectes , et évoluent avec bonheur dans les salons du vaste local souterrain . Chaque soir une messe rituelle   réunit tous les pratiquants nus , en robe rose transparente . Elle s’achève par une euphorique et soupirante orgie sexuelle . La spasmo-biture-délirante est distribuée auparavant à tous les convives consentants .

15........

L’homme aux ciseaux d’or , le beau ténébreux Pablo , le seul à vivre au masculin singulier dans la cage aux folles du couturier Von Machère , va commettre la première grosse erreur de sa vie aventureuse .

Je l’ai suivi , en caracolant ma magnifique et élégante Harley-Davindson , pure race , silencieuse , recouverte de chromes et d’enjoliveurs rutilants . Au moment de garer à deux cent mètres de là , un énorme camion , immatriculé dans le var , pénètre dans un hangar désaffecté , plutôt croulant , désert depuis belle lurette . Les rideaux métalliques de l’entrée grincent en basse fréquence , à la fermeture . Puis tout se tait . La nuit noire enveloppe le ciel bas , la rue sans réverbères et les trottoirs pleins de trous . Le néant à la sauce charbon ! Pesant silence ! On se les gèle , fripées menues . Je décide de visiter cette caverne à mystères . Je contourne le bloc . Une issue blindée étroite , cadenassée , comme une porte de prison turque , semble me dire que les acteurs ont levé le rideau . Le mur d’un terrain vague attenant m’invite à la varappe. Là j’excelle une fois de plus dans une discipline réservée aux plus audacieux , aux sportifs de haut vol , aux passeurs de murailles à vertige. Après avoir descellé les gonds rouillés d’une grille de ventilation , j’atterris dans un boyau nauséabond , sous-sol désaffecté , infesté de rats , d’araignées aveugles , grouillotant dans les ombres dansantes de ma mini loupiote . Me voilà enfin dans le ventre de la baleine .

Une vraie cathédrale ! Au bon milieu de la nef , une énorme bâche militaire recouvre le trésor convoité . Le camion fait relâche dans un coin sombre . Personne ! J’attends un moment pour me rassurer . J’ouvre une caisse . Fort Alamo aurait tenu plus d’un an avec tout cet arsenal . Et là me vient l’idée géniale . C’est alors que naît la grosse ruse , que s’élabore la perfide zizanie . Je vide les caisses une à une . Le camion se transforme en vide poubelle et j’y jette pèle mêle toutes les armes d’ épaule et de poing . Enfin au bout d’une heure d’intense gesticulation , les caisses refermées sonnent creux . Le grand rideaux se lève , la sortie s’offre grande ouverte . Je file au volant , dans la nuit sans étoiles mais aussi sans savoir où je vais . Avant le départ j’ai hissé la moto sur le monte charge du camion pirate .

J’abandonne le paquet cadeau , près du pont de l’Alma , au bout de l’avenue de la Bourdonnaie . La ville dort . Casqué à la façon des cosmonautes russes , je disparais dans les brumes du petit matin .

Ce gênant pavé éclaboussera la fourmilière . Polo et moi nous ramasserons les retombées . Un petit Tchernobyl en jeu d’artifice se prépare . Vive le Zouave du pont !

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Je ne raconterai pas ma chevauchée nocturne à ce con de Polo . Ce serait trop risqué pour ma réputation d’enquêteur sérieux , coupeur de cheveux en six , grand protecteur du cocu , de la veuve et de l’orphelin . Par contre le camion abandonné , n’a pas encore fait parlé de lui . Les médias se vautreront dans le sensationnel , la véhémence habituelle , et si par hasard le journal de * La France d’abord * , découvre le pot aux roses avant , ça peut chauffer dur aux oreilles de la banlieue toujours coupable , sombre zone de non droit , d’où nous vient tout le mal . Le parisien embourgeoisé , vivant au pied de la tour Eiffel , noyé dans ses certitudes Franco chauvines , ne peut tolérer une telle atteinte à sa dignité . Un camion perdu , bourré d’armes , dans ce quartier chic , ça fait désordre . C’est l’abomination étrangère , une diablerie de sans papier , un lèse majesté venu tout droit des abords populeux de la ville lumière . C’est fou ce que le parisien peut être hypocrite . Devant un micro , pour un sondage ou dans la rue , le bon français fait preuve de beaucoup de tolérance , mais en privé dans la converse de tous les jours , il se révèle plus raciste qu’un crâne rasé .

Le troisième jour , le commissaire a eu vent de la chose . La brigade de déminage mobilisée au grand complet autour du véhicule suspect , n’a rien trouvé d’autre qu’une cargaison d’armes jetées en vrac , spectacle inhabituel dans une avenue parisienne . La presse du lendemain bât le tambour en première page . Le trafic d’armes n’émeut personne , mais le lieu de garage choisi génère le scandale , reste l’outrage ultime , diffuse le mépris du contribuable moyen . Que font donc nos forces de police ?

Polo commence à tourner en rond et prépare son show télévisé . Il ankylose de la glotte cette fois ci , car une angine a cassé sa mâle voix de baryton . Dur d’être le meilleur flic de France . !

Il n’a pu donner d’ explication valable . Bien qu’il eût préféré s’ abstenir , sa mythomanie congénitale a repris le dessus et d’une hypothèse à l’ autre , il a embobiné une fois de plus son auditoire impatient . Sacré Polo !

Nous nous retrouvons dans une brasserie très fréquentée sur les quais de la Mégisserie .Polo irrité , sous pression avale sa bière de travers , explose , éruptionne et crache . Du Calme !

    - Figure toi , que ce matin même , Pablo a été retrouvé recroquevillé , les mains crispées sur une fine lame empoisonnée négligemment oubliée dans son gras double . Etrange rendez vous avec la mort , dans le coin le plus sombre du Muséum .

    - Langue aux chats ! Raisonnons froidement . Les trois victimes empoisonnées appartenaient à la secte du sentier argileux .

Je lui avoue enfin que le professeur florentin m’a appris l’existence de la drogue psychédélique qui génère la joie pure , le nirvana asiatique , la névrose céleste , le baiser divin , la transmutation téléportée , l’élévation vertigineuse de l’âme . Mais autrement dosée elle tue .

17.........

    - Et quoi encore ? Résume un peu , oh , fada !

    - Cette drogue envoûte . Elle unit dans une communion érotico-spirituelle les consentants bienheureux de la secte . J’en sais quelque chose puisque je rame pour le céleste Mélodius .

    - L’ assassin s’acharnerait donc sur eux , en utilisant cette mixture diabolique , qui dosée à point tue sans pardon .

    - C’est à peu près cela . Ce gros malin veut à mon avis assouvir une vengeance personnelle . Il est bien parti pour dégommer tous les responsables du sentier . Il va probablement continuer son jeu de massacre .

    - Doumè , je te mets en garde . Tu me caches des choses . Tu rames pour la rue Coustou . Tu es un vrai fouille merde .

Je lui cache en effet pour le moment que l’assassin est une femme . J’aime assez que Polo pédale dans le yaourt bulgare . Il saura , mais plus tard . Le coup du camion fantôme a précipité la mort subite de Pablo . Je me sens responsable en partie de ce gâchis .Mais enfin le couvercle de la marmite commence à se soulever . Attendons la suite .

Je rentre au bureau . Jaja rumine et m’affirme que poinçonner en force un bide ce n’est pas un geste délicat de femme . Le meurtrier avait donné rendez vous à sa victime au Muséum , en heure creuse , dans la galerie déserte du premier étage , pour lui reprocher sans doute la fuite mystérieuse et nocturne du camion . La perte est d’importance .

Le jour suivant Rita revient à Paris . Les dollars de Mélodius , font bouillir la marmite . J’ai loué pour elle un petit studio , Rue St Honoré et nous nous y retrouvons très souvent . C’est con l’amour , obnubilant , maigrifuge , psychotrope, sénescent . L’amour intense vous pompe , vous déphase le caractère , dilue votre personnalité , vous piège à la glue , et comme disent les trains du midi : e pericoloso sporgersi .

Accalmie momentanée ! Pourtant la semaine dernière les cadavres sortaient des placards avec une certaine régularité . Deux assassins sont en lice , une femelle qui pique , un mâle qui poinçonne , et qui font la nique à deux policiers d’élite , plus valeureux tu meurs , qui auront n’en doutez pas le dernier mot à la fin du récit .

18.........

Mélodius se lamente dans sa tanière dorée . La peur le gagne . Il m’en fait part et prend la sage décision de renvoyer chez eux ses paroissiens , prétextant une remise en état des lieux du culte . Seuls resteront les apôtre et les plus fervents disciples . Autour de lui une dizaine de fidèles de la première heure l’assisteront pour veiller au grain .

Le lundi matin de la semaine suivante à l’heure du berger , une secousse , force sept , ébranle le quartier . Une âcre fumée se dégage de la porte éventrée du sanctuaire. La rue Coustou s’éveille à sa façon . Heureusement les putes du quartier étaient encore au lit ou aux croissants dans la rue Lepic .

Cette fois Polo m’appelle . Nous irons ensemble à la pêche aux indices . Quelle misère! Dans un foutri-foutra de placo-plâtre, de poutrelles , de tentures effilochées , d’effigies lacérées , gisent les deux révérends sénégalais , Barnabé et Sicomore , un servant de messe , grec , nommé Yanakos et la balayeuse portugaise en service commandé au moment de l’explosion . Mélodius , entouré de ses six apôtres, s’affiche au fond de l’arche sainte , debout , hagard , tétanisé . Son sempiternel Yomaha ne protège que les canailles . Les heureux condisciples rescapés , groupés autour de leur gourou rédempteur s’apprêtent à soutenir le siège . Les journalistes à sensation , flairent , interrogent , gênent , décortiquent l’incompatible et insoutenable fait divers . Moi comme toujours , j’aime les escaliers qui descendent . Je disparais donc dans les sous-sols . Une porte blindée met fin à mes investigations .

Mélodius me révèlera plus tard la nécessité d’avoir une batterie fortifiée de coffres forts . Il ne s’en cache pas . Il sait que les sectes dérangent . La sienne ne dépouille personne , se contente de percevoir des cotisations mensuelles , ne pratique aucune extorsion frauduleuse de fric , et ses adhérents sont membres libres de la congrégation religieuse , selon la loi de 1901 .

Moi seul sais , preuves à l’appui que les coffres de Mélodius alimentent un trafic juteux d’armes à feu . Avec Jaja nous avons échafaudé une audacieuse hypothèse . La drogue hilarante part de Villaberde , le petit village amazonien . Livrée à la secte de Sienne , ou directement à Paris , elle finit le voyage dans les coffres du tandem Mélodius-Pablo . Ce dernier s’occupait de l’achat des armes dans les pays de l’est avec les dollars et la bénédiction de l’archange Mélodius . La dernière livraison ayant tourné court , la punition a été brutale . Nettoyage pour Pablo , bombinette pour le temple ? Concluons .

Un brésilien fossoyeur de métier rôde dans Paris et surveille . Pour le retrouver le saint homme double ma prime  Dans la foulée , d’un sacré coup de goupillon , il m’asperge d’eau sanctifiée , me propose un baptême par immersion ,avec cérémonie incantatoire , chants d’amour , orgues , spasmo-biture et vielles dentelles . Je ne dis pas non . J’impatiente de connaître le nouvel espace cérémoniel de la secte , qui existe déjà dans un autre quartier de la capitale , avec porte blindée et coffres forts en inox .

19.........

De retour au bureau , je fais la bise à Jaja .

    - Que penses-tu de cette guêpe tueuse ?

    - Pour le moment elle ne se manifeste plus . Elle connaît les faits et gestes de tous et semble avoir signé une trêve .

    - C’est une guêpe fine mouche , ajoute ma Jacotte adorée .

    - Pourquoi s’en prend-elle exclusivement aux membres de la secte ?

    - Je l’ignore , mais pour savoir cela j’ai introduit une louve dans la bergerie . Rita a accepté de s’enrôler . La pauvre enfant a subi le flash initiatique , dans la nouvelle succursale . Endiablée , elle s’inscrit pour toutes les messes libidineuses de la semaine sainte .Pour le coït spasmo-collectif elle m’a choisi comme partenaire attitré . Elle compte ainsi atteindre le dix septième ciel. Je n’en dis rien à Jaja , je risquerais mes yeux . Le nouvel espace religieux se nomme   *l’église du sentier Montparnasse *.

Rita est vite montée en grade dans la hiérarchie , car elle se passionne pour tout ce qu’elle fait . Chargée de la bibliothèque où voisinent des livres saints de toutes les religions du monde , les missels et catéchismes du culte yomahiste , mais aussi des archives apparemment sans importance . Elle entreprend alors une fouille méticuleuse de cette paperasse oubliée . Pendant quelques jours , ne trouvant rien , elle fait enfin sa petite crise de mysticisme aigu et se plonge dans l’exégèse sacrée de la croyance Yomahiste . Déclic ! C’est son frère Lulu , l’agrégé qui a rédigé le livre saint , porteur de la révélation fondamentale . Elle pleure un bon coup en caressant ces saintes écritures , traduites par le frangin dans un langage séleno-ésotérique , où l’enfer , la lune et son calendrier conditionnent la vie spirituelle .

La découverte me paraît capitale . Heureusement , Mélodius ignore la véritable identité de Rita . Un vrai faux passeport bidon lui sert de parapluie . En lisant entre les lignes jusqu’au dernier verset , elle touche le fond du mystère .Cette secte est une succursale satanique et dans d’autres coins du monde , il s’y pratique probablement des incantations maléfiques , des sacrifices humains, des mutilations collectives , des suicides programmés en chaîne . Tout ceci n’est pas explicitement décrit , mais le dogme en autorise la pratique symbolique . Comme pour le cannibalisme , on ne saura jamais où et quand le virtuel devient réalité .

20.........

Chaque civilisation sécrète ses propres perversions . Les sectes les exploitent pour aliéner , pour berner les plus faibles en déshérence , en leur promettant un hypothétique bonheur dans l’au-delà , après leur avoir confisqué le magot . Sur ce point toutes les églises n’ont pas failli . Elles ont toutes sans exception , fait de l’acte de chair , un péché dégoûtant , mais depuis 68 , les femmes surtout , ont remis la liberté  sexuelle au goût du jour . Et tant mieux si elles en abusent , s’en amusent et s’éclatent le bignoulec . Ainsi les substancielles cotisations tomberont dans l’escarcelle béante de Melodius , en échange de quelques minutes d’extase rituelle . Gloire à St Mac le proxénète ! Voilà , ce que ce sacré gourou m’ a expliqué sans façon .

Dans un classeur , sanglé, refermé comme une huître , Rita parvient à confisquer la liste des temples du Sentier , réparties dans le monde .Les adresses s’écrivent dans toutes les langues possibles . La ville de Tisco attire son attention . Elle semble se cacher loin de la civilisation , si près du village de Villaberde , dans la région du Rio-Branco ,au pied de la cordillère .

Seul Polo peut intervenir comme je le lui suggère , au près de l’ambassade de France au Brésil . Est demandée par ses Messieurs du quai , une discrète enquête sur les faits divers survenus récemment dans cette ville lointaine, reliée au monde par un vieux DC3 de la dernière guerre , qui parvient lorsqu’il ne pleut pas trop fort à se poser sur une piste de latérite , encombrée de pneus crevés , de cactus rampants , de vieux bidons rouillés .

Près d’un hangar désaffecté , l’unique taxi de la région a perdu ses chaussures , et porte les blessures mortelles d’une fusillade fournie . Un rapport de l’ambassade nous parvient enfin . Un botaniste , Giorgio Pini , exécuté sans sommations par des flingueurs de métier , a été assassiné sauvagement pour des raisons inconnues. La police locale , comme de coutume se perd en conjectures . Le consulat réitère ses condoléances attristées à la famille du défunt , et déplore , et se désole . Une belle bande de faux culs trouillards ! Et dire que dans tous les coins du monde la France baisse la culotte , cagamouille son falzar malgré les sommes faramineuses dépensées dans les ambassades en fleurs et en champagne .     

 

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